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mon premier marathon. Le mythe de Philipidès
yannickrault
Envoyé le: samedi 19 novembre 2011 14:05
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Le mythe de Philipidès. Eté 490 avant J-C, dans le golfe de Marathon, les Athéniens, au nombre de 8000 déciment l’armée Perse, forte de 20000 archers et cavaliers. Pour annoncer cette fabuleuse victoire, un messager du nom de Philipidès parcourt les 40 kilomètres de Marathon à Athènes sous un soleil de plomb et meurt d’épuisement en arrivant.

Parcourir 40 kilomètres ou plus précisément 42,195 kilomètres a, pour moi, une valeur symbolique, le graal du joggeur, l’objectif que l’on rêve de réaliser un jour, oui un jour…mais en sachant que ce jour est loin voire très loin. Mais le rêve est là, bien présent au fond de vous, dans un coin reculé certes mais au chaud et tel un feu qui couve, prêt à reprendre de la vigueur. Tous les ans, une corrida, course sur route de 10 kilomètres, terminée parfois difficilement, du fait de très peu d’entrainement et de kilos superflus. Mais la satisfaction chaque année de terminer cette épreuve.

Et puis, toujours un footing le dimanche matin, en compagnie d’un ami, sportif plus aguerri que moi et qui tous les ans m’accompagne sur la Corrida et termine à mes côtés, au mépris « d’un temps ». Et un jour, un défi qu’il me lance. A quelle occasion, une bière ou un apéro un soir, peu importe mais le défi est là : un semi-marathon. Je le relève sans trop penser aux conséquences. Courir 21 kilomètres. Quitte à souffrir physiquement, autant le faire dans un paysage de bord de mer, avec le sable et les vagues en toile de fond. Ce sera Cancale Saint-Malo au mois de juin 2010.
Entrainements un peu renforcés, une course légèrement difficile à partir du 18ème kilomètre, une gestion des ravitaillements aléatoire, des images de mer, de soleil et un t-shirt orange relativement laid à l’arrivée. Une récupération rapide et cette idée, enfouie, qui refait surface : doubler la distance, se dire que parcourir 42,195 kilomètres est réalisable. Non plus tard. Pour mes 50 ans. Et pourquoi pour mes 50 ans ?
Tout le monde le fait. Alors devançons l’appel d’un an. Cette idée folle, peu à peu, gonfle, prend du volume et devient l’objectif sportif. Quitte à courir un marathon, autant en choisir un qui a un sens pour moi, dans un lieu prestigieux, porteur de valeurs et ce, autant que l’épreuve en elle-même. Novembre 2010, je surfe sur le net et découvre l’ouverture des inscriptions pour le marathon du Mont Saint-Michel. Ce grand lieu de pèlerinages de l’Occident médiéval, foyer spirituel et intellectuel, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, comme lieu d’arrivée de ce premier marathon, me séduit de suite.
Et puis, terminer, épuisé, sous le regard de l’Archange Saint-Michel voire s’écrouler à ses pieds, donne un caractère particulier à cette épreuve, même pour une personne qui s’est éloignée de la religion mais pas pour autant d’une certaine spiritualité. Je m’inscris. Les dés sont lancés. Une telle épreuve ne s’improvise pas. Alors un programme d’entrainement poussé s’impose, tout en sachant que l’objectif est de terminer, en deçà de 5 heures. Juste de terminer et non de faire un temps, même si je me fixe l’objectif de 4h40, calculé d’après la formule mathématique des sportifs qui dit qu’il convient de multiplier le chrono du semi-marathon par 2 et de rajouter 10%.



Alors je m’entraine, deux puis trois fois par semaine. Une condition physique qui grandit peu à peu, et toujours un plaisir à courir. Des participations à des trails, des courses nature dans des endroits toujours majestueux. Des rencontres humaines également, celles que vous faîtes en fin de peloton, en discutant avec d’autres concurrents. Mais pour discuter en courant, il faut le pouvoir et donc s’entrainer. Le programme d’entrainement, basé sur une durée de neuf semaines, se poursuit. Neuf semaines est une période pas trop longue, qui évite en autre les coups de mou, les atteintes au moral qui peuvent être à l’origine d’un abandon. Trouver le temps pour courir relève d’une gymnastique intellectuelle. Courir le dimanche, courir le soir donc de nuit en semaine, à la lumière de l’éclairage public. J’expérimente aussi la lampe frontale. Moi qui trouvais ceci relativement ridicule, me mets à l’utiliser, ce qui me permet de rejoindre le bord de mer depuis le centre ville (pour ceux qui connaissent la commune de Langueux). Il faudra d’ailleurs que je propose d’installer des lampadaires sur les chemins de randonnée de la commune.....Lors de ces entrainements, je constate que je ne suis pas seul. Je croise d’autres coureurs éclairés, des personnes qui comme moi, je suppose, n’ont pas le temps en journée ou en début de soirée. Et toujours du plaisir à courir. La douleur au genou a disparu totalement mais j’ai peur qu’elle ne revienne alors je cours avec une genouillère et masse, avant chaque sortie, mon genou. Ah cette articulation ! Tout un roman.

Petit rappel. Une douleur au genou gauche qui après avoir couru, m’empêche de plier le genou. Le summum a été à la fin du semi-marathon de Trégueux en mars. Médecin, Radio, étiopathe, médecin qui diagnostique une usure du cartilage de la rotule et IRM (rendez-vous en une journée) : juste une inflammation des tendons. Ouf. Je suis soulagé. Moi qui tarde toujours à rencontrer le corps médical, j’ai, pour une fois, presser le mouvement. Abandonner mon objectif me déchirait le cœur. Deux semaines de repos ou plus précisément dix jours. Fin de la parenthèse mais je garde à l’esprit qu’il convient de ménager mon corps. L’entrainement se poursuit. Autour de moi, les avis sur mon objectif divergent. Il y a ceux qui pensent que c’est irréalisable, que je fais n’importe quoi et qui me le disent ; il ya ceux qui le pensent et ne me disent pas mais en parlent à des proches et puis il y a ceux qui m’encouragent, qui pensent que j’y arriverai. L’avis de la dernière catégorie me conforte. Les autres avis me laissent de marbre. Je sais que j’y arriverai. Lors d’un entrainement entre amis, nous échangeons sur l’idée de courir pour les autres, de courir pour le team des Papillons de Charcot, de courir pour Claude, atteint de cette maladie. Cette idée est apparue suite à des visites sur le site des Papillons, suite à la vue de ces photos de sportifs revêtus du t-shirt du team. Tous partagent avec enthousiasme cette idée.

Quelques échanges par mails plus tard avec Alain de « Courir pour les autres 17 », le maillot du team des papillons revêt « nos corps d’athlètes ». La première sortie officielle sera le trail de la traversée de la Baie. Ce maillot, porteur de message, sera mien pour le marathon. La date approche. La tension monte. J’en parle de plus en plus. J’ai conscience que je dois gaver mes proches. Une semaine avant l’épreuve, j’arrête tout entrainement. Je suis prêt, physiquement, ou du moins je le pense, psychologiquement, c’est certain ; même si par moment quelques doutes apparaissent. Quelques jours avant l’épreuve, un instituteur de ma connaissance, sportif accompli et plusieurs fois marathonien, vient me voir sur le lieu de mon travail. Il ne souhaitait pas me rencontrer mais juste laisser un colis à mon attention à l’accueil. Coïncidence, hasard, je le rencontre. Il me confit un paquet avec une carte postale du Mont-Saint-Michel. Un petit mot de sa main. Des encouragements et la certitude de sa part que j’irai jusqu’au bout. Le paquet contient également un ouvrage, qu’il me prête en lecture : « A quoi pensent les marathoniens », ouvrage de photos et de commentaires kilomètre par kilomètre, du départ à l’arrivée. Je suis ému, très touché. Le geste est grandiose. Pour moi, ce geste incarne à lui seul les valeurs de la course à pied et du sport tel que je le conçois à savoir non une compétition individuelle mais un plaisir du dépassement de soi, d’atteindre son objectif, de partager, de s’entraider, d’échanger. Ceci peut paraître surprenant pour un sport qui se veut individuel mais j’ai découvert, au fil de mes expériences, que les courses à pied sont très riches de rencontres et d’échanges ; enfin quand vous n’êtes pas dans les premiers. J’adore les discussions, les échanges entre participants qui courent simplement pour terminer, ceux que l’on trouve en fin de peloton, ceux qui n’ont pas d’objectif de temps mais simplement de terminer, de franchir la ligne d’arrivée. 29 mai.

Le réveil doit sonner à 5h00. J’ouvre les yeux dix minutes avant. Petit déjeuner, pas trop copieux à savoir café, pain, confiture et fromage blanc. Eviter surtout le jus de fruit et ceci d’autant plus qu’on m’a relaté un incident de transit d’une candidate au marathon de Paris. Le trajet se fait en voiture jusque Cancale. A 7h30, je suis sur le port de la Houle, point de départ du Marathon. Des coureurs sont déjà là, d’autres arrivent. Le Mont Saint-Michel, point d’arrivée, est visible, de l’autre côté de la Baie, lointain. Le point de départ est là, à quelques dizaines de mètres. Nadya m’y accompagne, revêtue de son t-shirt noir des papillons. 8h15, je suis dans la foule des concurrents, dans la dernière partie, ceux qui programment un temps supérieur à 4h30.
Le plaisir est là également. Je suis au départ de mon premier marathon, seul, avec sur le corps les couleurs du team des Papillons.

Je suis heureux même si je sais que je vais souffrir. Effectivement, elle est bien présente cette souffrance. Pas sur les premiers vingt kilomètres qui défilent, somme toute, rapidement : mélange de bonheur d’être là au milieu de milliers de participants, de vivre un moment privilégié, d’être en communion avec toutes ces personnes, mon corps, mon esprit, la nature, de vivre et de réaliser ce rêve un peu fou de courir un marathon. Je suis bien, même très bien, le bonheur. Mon esprit vagabonde. Les images, les sensations se succèdent. Je suis attentif à tout : les paysages, mes compagnons de course, le public, mon temps de course. Et puis je porte les couleurs de la Team des Papillons de Charcot. La souffrance est apparue, de manière insidieuse à partir du kilomètre 27 et m’a accompagné, tenu la main. Elle a pris la forme physique et non psychologique. Tous mes muscles me font souffrir, notamment ceux des cuisses et des mollets. J’ai l’impression également que mes pieds, que mes orteils saignent. Surtout ne pas retirer les chaussures. Surtout ne pas le faire. Lors d’un ravitaillement, je décide de marcher pendant quelques minutes. Aucune honte à marcher, c’est une manière également de gérer sa course au même titre que d’être très vigilant sur les ravitaillements ; ce que j’ai fait scrupuleusement. Eau et aliments tous les dix kilomètres et puis un cachet de sel pour prévenir les crampes. Je marche en buvant ou je bois en marchant, peu importe, je sais que je ne dois pas continuer longtemps à marcher, que de repartir sera difficile. Au bout de deux minutes, je repars.

Tout mon corps me fait souffrir. Je marche à nouveau quelques dizaines de mètres. Je me fixe un objectif visuel : au panneau, là, à quelques mètres, je dois repartir. Je sais que si je ne le fais pas, c’est la fin de la course. Le panneau est là, je le dépasse de quelques mètres et je force mon corps à se remettre en mouvement. L’esprit, je sais que seul lui peut ordonner à mon corps. Mes pensées s’entrechoquent. Je pense à mon ami Claude, atteint de sclérose latérale amyotrophique et cloué dans son fauteuil. Il aurait aimé être à ma place, cela je le sais comme je sais qu’il n’aurait pas attendu 49 ans pour faire un marathon. Je porte le maillot de la team des Papillons de Charcot avec leurs couleurs et ce message au dos : « S.L.A. et la vie qui s’arrête ? ». Non je ne peux pas baisser les bras. Eux se battent au quotidien contre la maladie, pour simplement vivre. Je dois me battre. A ces pensées, se mêlent celles de mon objectif personnel à savoir faire une fois dans ma vie un marathon. Les vœux de ceux qui ont pensé que je terminerai et qui m’ont accompagné tout au long de mes entrainements, me reviennent et me réchauffent. Je ne les décevrai pas. Merde pour les autres, les oiseaux de mauvais augure, enfin pas tout à fait ; au contraire je vais leur démontrer qu’ils ont eu tort de ne pas croire en moi, de douter. Je terminerai ce marathon. La conjugaison de ces deux objectifs, l’un, personnel et l’autre, de courir pour les malades atteint de la maladie de Charcot, sont plus forts que toutes les souffrances physiques. Je repars, mon corps obéit difficilement à mon esprit ; il rechigne à plusieurs reprises tant la douleur est forte, mais il suit quand même. 28, 29, 30, 31, les kilomètres sont d’une longueur à mon sens supérieure à 10 000 mètres. Ils s’allongent, s’allongent, mais passent toutefois. Les panneaux défilent, lentement certes, mais ils défilent.
Donc j’avance. Je souffre mais j’avance. Je ne sais si j’ai franchi ce fameux mur psychologique dont parlent tant de marathoniens avec qui j’avais échangé lors de courses précédentes ou dont j’avais lu le témoignage sur le net, mais j’avance. L’esprit est plus fort que le corps. Je le savais. A ce moment là, je l’expérimente en direct. 32ème kilomètre. Il ne me reste que 10 kilomètres à parcourir. Rien. Le footing du dimanche. La corrida pédestre que je cours tous les ans en juin à Langueux. Je sais à ce moment là que j’irais au bout, que je terminerai. Depuis quelques temps, le meneur d’allure avec le drapeau 4h30 m’a doublé. J’ai essayé de m’accrocher au groupe qu’il emmène avec lui mais c’est impossible.

Mais mon objectif n’était pas de cet ordre mais de 4h40. Donc c’est normal. Je regarde ma montre ; je ne tiendrais pas cet objectif et revient à mon premier objectif qui est de terminer en deçà de 5h00. Je cours seul, accompagné de ma seule liste de lecteur que j’écoute sur mon ipod. J’ai toujours couru en musique et j’aime ça. De la musique actuelle, principalement de la Dance, suivant un ordre établi avec soin. De la musique distillée de manière pas trop forte pour pouvoir échanger verbalement avec les autres coureurs. Mais là, je n’entends plus grand-chose tant mon corps me parle. Il a donné la parole à des muscles dont je ne connaissais même pas l’existence. Ils sont bavards. Pendant deux kilomètres, je cours au côté d’une concurrente inconnue, toute de noir vêtue. Nous avons la même allure. Lorsque je ralentie, elle ralentie. Lorsqu’elle accélère, j’accélère. Aucun mot, aucun regard ou presque mais un relai qui s’installe entre nous naturellement. Je bois, lui tend ma gourde. Elle l’a prend, boit, me remercie. Notre duo éphémère se poursuit. Puis elle accélère ou je ralentie, peu importe, je ne peux la suivre. Au fil de nos foulées, elle s’éloigne. Moment de partage magique, moment d’entraide dans l’épreuve, sans un mot, juste quelques regards. Deux kilomètres avant l’arrivée. Le mont est là, grandiose.

L’archange Saint-Michel me regarde de toute sa hauteur ; enfin je pense qu’il me regarde. Le bout de l’épreuve, de la souffrance. L’atteinte de mon objectif. Difficile ces derniers kilomètres. Le flot des voitures qui quittent le Mont est intense. Je me surprends à regarder la marque des véhicules. A ce flot se mêle celui des concurrents qui ont terminé et reparte ; des encouragements de certains, du public également. Et puis au bout l’arche, le tapis rouge. Je sais que je suis attendu et suis heureux. Je ralentis avant la ligne et la franchis. 4heures 53 minutes. J’ai réussi. J’y suis parvenu pour moi, pour mes proches, pour Claude, pour les hommes et femmes atteints de la maladie de Charcot. J’ai couru pour moi, j’ai couru pour eux. J’ai égalé Philipidès.


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